Eclairage sur la pollution lumineuse !

Pour ne pas raisonner simplement en termes d’économies d’énergie sur l’éclairage public, voici un article qui nous « éclaire » sur la pollution lumineuse nocturne et ses effets sur nos vies et la biodiversité. J’espère que ces quelques lignes vous donneront l’envie d’aller plus loin sur le sujet, comme nous l’explique plus loin M. Didier PAPAVOINE, adjoint au maire de Bouafles et astronome amateur.

Contexte

Début du XIX siècle, les lampadaires à gaz voient le jour (ou la nuit ?!) à Paris.

En 1839, il y avait 1162 becs de gaz à Paris. Puis arrive l’électricité, la filière va devenir très florissante pour les entreprises fournissant les technologies d’éclairage (elle l’est toujours aujourd’hui). Dans les années 60 les becs de gaz ont complètement disparu.

L’éclairage public va donc fournir un grand nombre de service dans nos sociétés modernes et dans l’organisation de la ville (grandes artères, voies piétonnes, enseignes lumineuses …).

Il existe différents types d’éclairage : éclairage de la voie publique, éclairage des bâtiments et structures publiques ou éclairage des ouvrages privés (hors habitations).

Aujourd’hui dans l’Eure le Syndicat Intercommunal de l’Electricité  et du Gaz , le SIEGE organise la distribution d’électricité pour l’éclairage public dans la grande majorité des communes, via une délégation de compétence qui est donnée par les communes adhérentes.

Dans cet article, nous faisons le choix d’aborder plus précisément l’éclairage public sur la voirie et les nuisances qui en découlent sur la biodiversité.

La pollution lumineuse c’est quoi ?

On parle de pollution lumineuse lorsque les éclairages artificiels sont si nombreux et omniprésents qu’ils nuisent à l’obscurité normale et souhaitable de la nuit.
Ainsi, à la tombée de la nuit, d’innombrables sources de lumières artificielles (éclairage urbain, enseignes publicitaires, vitrines de magasins, bureaux allumés en permanence…) prennent le relais du soleil dans les centres urbains jusqu’aux plus petits villages parfois.

La pollution lumineuse est une forme de pollution assez peu évoquée, car a priori peu néfaste pour la santé lorsqu’on la compare aux pollutions plus classiques : déchets, smog urbain, eaux souillées…
Pourtant, la pollution lumineuse n’est pas sans conséquences sur le vivant et pourrait facilement être réduite.

C’est pourquoi :

  • en 1992, l’UNESCO consacrait, dans sa déclaration des droits pour les générations futures, un volet spécifique au droit et à la conservation du ciel et de sa pureté : « les générations futures ont droit à une Terre et à un ciel non pollués ».
  • En 2002, les Congrès de Venise et de Lucerne lançaient des appels aux gouvernements mondiaux pour la sauvegarde du ciel nocturne.
  • Actuellement, l’ONU envisage de considérer le ciel étoilé comme « patrimoine commun de l’humanité ».

Quelques petits repères :

  • Une simple ampoule est visible à des dizaines de kilomètres
  • Dans les grandes villes, les milliers de lampes allumées peuvent être perçues à des milliers voire des dizaines de milliers de kilomètres (de l’espace !)
  • Un américain utilise 75 fois plus d’électricité qu’un Indien, un japonais 30 fois plus et un chinois deux fois plus (d’après Woodruff Sullivan,physicien – astronome de l’Université de Washington, qui a réalisé la première carte de la Terre nocturne vue de satellite),

La pollution lumineuse  affecte la biodiversité, les écosystèmes et les paysages, la vision, le sommeil et la santé parfois des êtres humains, l’observation du ciel étoilé; elle nécessite l’utilisation de matières premières dont les terres rares pour les équipements; elle impacte les dépenses budgétaires des communes et les émissions de GES. Face à ces enjeux, beaucoup d’acteurs (gouvernement, chercheurs …) sont d’accord pour dire qu’il est nécessaire d’agir rapidement et efficacement.

La quantité de lumière artificielle nocturne émise en France est estimée à 11 millions de points lumineux d’éclairage public (2012). L’ajout de lumière artificielle aux moments où normalement il n’y en a pas, modifie les comportements et impacte l’ensemble des écosystèmes, terrestres, marins ou aquatiques (la Seine à Paris).

Il est utile de rappeler qu’environ 30 % des vertébrés et plus de 60 % des invertébrés sont nocturnes, leur comportement visuel à la lumière est très éloigné de celui des êtres humains, ils sont beaucoup plus sensibles à la lumière qui influe fortement leur mode de vie.

Les comportements d’alimentation de ces espèces, leur reproduction, la migration ou leurs déplacements en sont modifiés. Les relations proies-prédateurs changent également entre groupes d’espèces. La flore elle aussi est atteinte par la pollution lumineuse qui perturbe notamment son cycle de vie et du coup le comportement des espèces, on tourne en rond.

Que dit la règlementation sur l’éclairage en ville des bâtiments ?

Afin de limiter les nuisances lumineuses et les consommations d’énergie, l’éclairage nocturne  de tout bâtiment non résidentiel, public comme privé, est interdit depuis le 1er juillet 2013, tout au moins réglementé par l’arrete-du-25-janvier-2013 et sa circulaire-du-5-juin-2013.

Les maires sont concernés parce qu’ils doivent veiller à ce que l’éclairage nocturne soit mis « en veilleuse » en mettant les contrevenants à l’amende s’ils ne se conforment pas à la loi. Ils doivent aussi veiller à l’extinction des feux des bâtiments communaux et mairies, les éclairages doivent être éteints au plus tard à 1 heure du matin (certaines dérogations et exemptions existent).

L’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturne

L’ANPCEN  a rappelé à l’occasion de l’Opération « Earth hour » en mars 2018 que « la quantité de lumière émise continue d’augmenter vertigineusement en France et dans le monde ».

Elle a démontré que, depuis les années 90 en France, pour le seul éclairage public (voir la cartographie ANPCEN de la qualité de la nuit en France), la quantité de lumière émise a augmenté de 94% et que le nombre de points lumineux d’éclairage public s’est quant à lui accru de 89 %. A ces chiffres, il faut ajouter toutes les autres sources lumineuses, des illuminations de façades, de vitrines, de bureaux non occupés, d’enseignes et de publicités lumineuses etc…

L’association nous met en garde également depuis plusieurs années sur les LEDS qui accroissent encore la quantité de lumière émise la nuit, notamment par augmentation de points lumineux et une absence de baisse suffisante des puissances installées.

Au moins deux facteurs expliquent ce constat :

  1. Avec la promesse d’une diminution de kWh consommés, le nombre de points lumineux installés augmente souvent : ceci conduit à émettre finalement davantage de lumière.
  2. Les puissances installées (des LEDS) ne sont pas réduites alors que leur rendement lumineux le permettrait : ceci conduit également à émettre davantage de lumière.

Pour répondre à ces enjeux d’intérêt national, l’ANPCEN préconise de passer enfin à une politique globale de la lumière reposant sur une approche intégrée des impacts et des coûts, elle renouvelle sa demande « d’un plan de limitation et suppression des nuisances lumineuses », mobilisant collectivités et citoyens et incluant une régulation par l’Etat, autour des principes de prévention et de précaution et de pollueur-payeur au minimum.

 

 

Villages étoilés, l’exemple de la commune de Bouafles sur SNA

Merci à M. Didier PAPAVOINE pour son témoignage et ses explications ci-dessous. Il nous fait partager une démarche d’exemplarité en matière d’éclairage public, qui a conduit sa commune à participer en 2015 au concours Villes et Villages étoilés et être citée sur l’ANPCEN (cf lien à la fin).

« Nous entendons tous parler du réchauffement climatique et de la détérioration de la biodiversité. C’est dans ce contexte que sont apparues les grandes politiques environnementales que nous connaissons et qui sont menées par les gouvernements : Grenelles, transition énergétique, COP 21…

Petit à petit, nous prenons conscience que les enjeux environnementaux nous concernent tous et impactent notre quotidien. Parmi ces enjeux, il en est un qui a été l’objet d’une prise de conscience tardive, c’est celui de la dégradation de l’environnement nocturne, la nuit s’estompe en ville comme à la campagne. Aujourd’hui, la très grande majorité de l’espace urbanisé aussi bien en ville qu’à la campagne est enveloppé d’un halo lumineux la nuit. Ce halo est dû à la lumière artificielle mal orientée et d’intensité excessive, émise par différentes sources d’éclairage extérieur (éclairages publics et privés, enseignes et publicités lumineuses ou éclairées, mises en lumière, …). Le nombre des points lumineux a très fortement progressé (89% entre 1992 et 2012) et la durée d’éclairement est passée de 2100 à 3300 heures.

Bouafles n’a pas échappé à la règle avec ses 247 points lumineux pour 660 habitants.

Cette disparition de la nuit n’est pas sans conséquence et l’on peut citer plusieurs points :

Influence sur les écosystèmes :  désorientation des migrateurs, perturbation du cycle biologique naturel des animaux et des plantes, mortalité accrue chez les insectes, fragmentation de l’habitat.

Influence sur la santé humaine : perturbation du sommeil et de l’horloge biologique déterminant la production naturelle des hormones.

Gaspillage énergétique et budgétaire : 5,6 milliards de KW consommés pour l’éclairage public en France en 2012. L’éclairage public représente à lui seul 58% de la consommation électrique des communes. Les corollaires sont production de gaz à effet de serre et de déchets, consommation des ressources naturelles.

Conséquences financières : l’éclairage pèse très lourd dans le budget des communes et grève d’autant d’autres budgets de services aux habitants ou d’investissement. Le coût de l’énergie va fortement augmenter dans les années futures.

Conséquence sur l’observation astronomique : Le ciel étoilé joue depuis toujours et dans toutes les civilisations un rôle culturel essentiel. De 400 étoiles visibles à l’œil nu dans la constellation de la Grande Ourse sous un ciel sans pollution lumineuse, on passe à moins d’une dizaine au centre des grandes villes. De nombreux programmes de recherche associent astronomes professionnels et amateurs et ce sont ces derniers qui sont le plus touchés par la pollution lumineuse.

En tant qu’astronome amateur, c’est cette difficulté à observer le ciel dans de bonnes conditions qui m’a conduit à rechercher des actions possibles.

C’est ce qui m’a fait découvrir l’Association ANPCEN qui agit depuis 18 ans pour que soient enfin pris en compte les enjeux de la pollution lumineuse. C’est donc naturellement qu’en devenant élu à Bouafles, j’ai proposé à la commune de s’impliquer dans une action protégeant l’environnement nocturne.

Le concours Villes et Villages étoilés organisé par l’ANPCEN apporte une opportunité sans égale pour mettre en place une action cohérente tout en associant les habitants.

Deux mots sur le concours :

Ce concours a pour but de valoriser les communes s’engageant dans une démarche visant à mieux maîtriser l’éclairage public et ses conséquences. Basé sur le principe d’un audit sous forme de questionnaire complété par la commune, il aboutit à la délivrance d’un label pour une durée de 4 ans comprenant 5 niveaux de 1 à 5 étoiles suivant les progrès réalisés.

202 communes ont été primées lors de la dernière édition du concours en 2015, portant le nombre de communes labellisée à 570.

Bouafles a participé à cette édition et obtenu le label 2 étoiles. Concrètement, il a fallu arpenter les rues de la commune pour dresser un inventaire exhaustif du parc de luminaires, relever les consommations électriques correspondantes, établir une liste d’actions possibles et informer les habitants.

Pour aborder un peu les détails techniques précédant cette action, on peut dire que :

Le parc d’éclairage public de Bouafles était ancien et les flux lumineux mal maîtrisés. Une partie de la lumière était diffusée vers le ciel.

Les 247 lampadaires étaient équipés d’ampoules au sodium haute pression de 100 W et 150 W et munis de cellules photoélectriques déclenchant l’allumage en fonction de la luminosité.

L’éclairage était maintenu toute la nuit.

La consommation électrique allouée à l’éclairage public s’élevait à 15300 euros par an.

Nous avons consulté plusieurs personnes concernées de près ou de loin par le sujet :

Prestataire de service assurant l’entretien du parc d’éclairage ; élu de Fontaine Bellanger (commune labellisée 5 étoiles) ; gendarmerie nationale ; fournisseurs de systèmes d’éclairage ; associations de défense de l’environnement ; etc…

À la suite de ces différents contacts, il en est ressorti un plan d’action consistant :

  •  Poser des horloges astronomiques dans les 7 armoires de commandes d’éclairage de Bouafles pour un montant total de 1152,00 euros. Ce dispositif calé sur les heures réelles de coucher et lever de soleil permet d’affiner considérablement la mise en route et l’extinction des lampadaires par rapport aux simples cellules et de programmer des périodes d’extinction nocturne. Ce dispositif à lui seul permet une économie d’environ 10% sur le temps de fonctionnement de l’éclairage.
  • Pratiquer l’extinction nocturne de 22 heures à 5 heures.
  • Préparer les habitants de Bouafles au bouleversement des habitudes que peut représenter l’extinction totale de l’éclairage public. Dans ce but, une réunion publique a été organisée à l’époque avec plusieurs intervenants (ligue de protection des oiseaux, gendarmerie) au cours de laquelle les habitants ont pu faire part de leurs remarques ou de leurs craintes. La crainte la plus largement évoquée étant celle de l’insécurité.

Enfin, après une délibération du conseil municipal en date du 22 juin 2015, Bouafles a été plongé dans le noir de 22 heures à 5 heures du matin pour une période de test de deux ans.

Le 08 février 2016, nous avons été informés de l’attribution du label deux étoiles attribué par l’ANPCEN.

Un an plus tard, au mois de juin 2016 nous avons pu procéder à un premier bilan de consommation. Pour la seule consommation liée à l’éclairage public sur la période de juin 2014 à mai 2015, la commune a dépensé 15 353 euros d’électricité.

Après extinction, pour la période de juin 2015 à mai 2016, cette dépense a été de 8 138 euros, soit une économie annuelle réalisée de 45,8 % ou 7 034 euros.

Le 09 septembre 2016, nous avons procédé à l’inauguration des panneaux Villes et Villages étoilés avec, pour clore la soirée, une nuit d’observation astronomique ouverte à tous.

On peut également préciser que depuis que l’extinction est pratiquée, nous n’avons déploré aucune augmentation du nombre de délits ou de cambriolages et plutôt une baisse des nuisances nocturnes (notamment du bruit) et des dégradations.

En revanche, à la demande des administrés, nous avons assoupli le dispositif en rétablissant l’éclairage pendant toute la nuit pour des occasions spécifiques comme la fête de la musique, Noël ou le Jour de l’An.

Ce bilan nous encourage vivement à poursuivre notre démarche vers le « mieux éclairer ».

Les pistes de progrès possibles sont :

  1. Baisse des puissances lumineuses ou utilisation de la technologie LED sous réserve d’une meilleure connaissance des effets liés à cette lumière.
  2. Rénovation du parc d’éclairage
  3. Réduction du nombre de points lumineux (réduction de la densité)
  4. Poursuite des actions de sensibilisation aux différents enjeux de la pollution lumineuse.

Pour conclure, il me semble bon de rappeler les chiffres publiés par l’ANPCEN à la suite de l’édition 2015 du concours :

La pratique de l’extinction en cours de nuit a généré 875 000 euros d’économie pour les 570 communes labellisées, + 726 000 euros ont été économisés en fonctionnement par l’abaissement des puissances installées lors des rénovations effectuées par les communes labellisées par rapport à la puissance moyenne au niveau national.

Au total, ces 1 600 000 euros économisés montrent le potentiel d’économies budgétaires et énergétiques que l’on peut viser pour toutes les communes de France.

Bien sûr, au-delà de l’aspect financier, il y a l’aspect environnemental !

Par notre action – qui continue – de maîtrise de l’éclairage, nous pouvons être fiers d’avoir agi dans le but de transmettre à nos enfants un monde plus respectueux de la nature et des hommes. »

Didier PAPAVOINE, adjoint au maire de Bouafles.

Proposition de loi d’une classe de CM1-CM2 très sérieuse !

 Vous pouvez prendre connaissance d’une belle initiative des élèves de CM1-CM2 de l’école publique de Bollezeele, dans le département du Nord, qui nous propose un projet de loi, loin d’être ridicule. Voici le lien sur le site de l’ANPCEN qui nous donne tous les détails .

Vous pouvez surtout suivre le documentaire d’Arte 2016 « Le défi de la pollution lumineuse »

Installez-vous confortablement pour suivre ce documentaire très intéressant sur les pollutions lumineuses de tout genre sur notre planète. Les conclusions en fin de film sont plutôt encourageantes et proposent des pistes pour continuer à profiter de la présence de nos étoiles et protéger notre biodiversité.

Pour aller plus loin

  • Le site de l’ANPCEN est une référence sur le sujet, vous y trouverez énormément d’informations, dont les publications, des cartes et outils destinés aux particuliers et aux élus des communes
  • Villages étoilés 

Rappelons que les communes peuvent participer simplement à la démarche « Villages étoilés » en s’inscrivant sur le site de l’ANPCEN.

La commune de BOUAFLES (faisant partie de la SNA) y est citée en exemple avec photo, parmi les 570 autres communes engagées en France.

  • Alors pourquoi ne pas suivre ces bons exemples à votre tour en informant les citoyens des bienfaits de l’extinction nocturne et/ou de l’éclairage modéré, cela fonctionne et nous pouvons vous accompagner dans la méthode en organisant des réunions publiques d’information, des témoignages, des cas pratiques … vous pouvez contacter :

Aude CRANOIS
Chargée de mission – Démarches territoriales énergie climat
02 77 08 50 14 – 07 68 38 21 49
aude.cranois@alec27.fr

 

 

5 juin 2018
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